A Tchaadaïev
L'amour, l'espoir et la gloire tranquille
Ne nous ont pas bien longtemps éblouis ;
La jeunesse et ses jeux se sont évanouis
Tout comme un rêve ou la brume au matin.
Mais un désir habite encore en nous ;
Soumis au joug fatal de l'arbitraire,
Notre esprit rétif se rebelle,
Sensible aux cris de la Patrie.
Nous attendons, tout défaillant d'espoir,
La minute où viendra la liberté sacrée,
Aussi ardemment que l'amant
Attend l'heure du rendez-vous.
Tant qu'en nous la liberté brûle
Tant que l'honneur trouve en nous un écho,
Ô mon ami, offrons à la Patrie
Les nobles élans de nos c½urs.
Compagnon, nous verrons monter
L'astre, messager du bonheur :
La Russie surgira du sommeil
Et sur les ruines de la tyrannie
Une main tracera nos noms.
(1818 ?)
Au fond des mines sibériennes
Gardez une fière patience.
Rien ne sera perdu de vos amers travaux
Ni de l'essor de vos nobles pensées.
Fidèle s½ur de l'infortune,
L'espérance rallumera
L'allégresse dans vos ténèbres,
Vous reverrez poindre le jour.
L'amour, l'amitié parviendront
Jusqu'à vous, malgré les verrous,
Comme ma libre voix descend
Dans vos tanières de bagnards.
Tomberont les pesantes chaînes
Et les prisons. Alors la liberté
Vous attendra, joyeuse, sur le seuil,
Vos frères vous rendront vos glaives.
(1821)
Souvenir
Quand pour chaque mortel se tait le jour bruyant,
Quand sur les avenues de la cité muette
La nuit étend son ombre tamisée
Et que vient le sommeil, prix des labeurs diurnes,
Je dois dans le silence endurer longuement
Des heures de veille torturante ;
Le repos de la nuit avive la morsure
Des remords, intimes serpents ;
Ma rêverie s'affole ; mon c½ur, tenaillé par le spleen,
Déborde de noirs sentiments ;
Le souvenir, sans un mot, à mes yeux
Déroule sans fin son volume
Et, relisant ma vie avec horreur,
Je la maudis en frémissant
Et je me plains, amer, et pleure amèrement,
Mais je n'efface pas les lignes accablantes.
(19-IV-1828)
26 mai 1828
Vie, don stérile et fortuit,
De quoi me sers-tu, ma vie ?
Pourquoi un destin caché
À la mort t'a-t-il vouée ?
Qui, dans un dessein hostile,
M'a tiré hors du néant,
Liant à mon âme ardente
Un esprit rongé de doutes ?
Nul but au bout de ma route :
Un c½ur vide, un esprit vain
Qu'empoisonne d'amertume
Le bruit morne de mes jours.